Quelle est la probabilité de recapturer presque 15 ans plus tard, un poisson très singulier d’un grand lac alpin qui semblait bien mal en point ? Arnaud et Vincent Lathuille reviennent sur ces captures et cette histoire qui dure.

Il y a des poissons qui marquent la vie d’un pêcheur. Voici l’histoire d’une carpe que je n’oublierai jamais. Nous avons fait connaissance il y a bientôt 15 ans. À cette époque, je n’avais que 23 ans. C’était la fin des vacances scolaires de l’année 2003. À cette époque, avec mon frère, nous pratiquions déjà la pêche dans les très grands lacs alpins. Tout restait encore à découvrir. Nous n’avions absolument aucune information sur le cheptel de carpes. Chaque capture (plutôt rare d’ailleurs) était considérée comme un véritable exploit. En effet, sur des lacs de plusieurs milliers d’hectares, avec des profondeurs moyennes de plus de 40 mètres et des fosses avoisinant les 100 mètres, la probabilité qu’une carpe tombe sur notre bouillette est quasiment nulle. Ces chiffres ne peuvent que donner des frissons aux carpistes œuvrant sur de grandes étendues d’eau.

Pour en revenir à cette session du premier week-end de septembre 2003, toutes les conditions étaient réunies pour réaliser une pêche de rêve. Lors des jours précédents, nous avions, après plusieurs sorties infructueuses, enfin pu localiser une petite troupe de carpes qui stationnait autour de plusieurs gros massifs d’herbiers. Le spot était idyllique, sauf qu’il était impossible de s’installer sur les berges du fait des propriétés privées. À l’époque, la pêche en bateau n’existait pas encore. Notre seule solution était de s’installer sur la terrasse d’un restaurant… à condition que le propriétaire soit d’accord ! Après avoir fait connaissance avec ce dernier, nous avions obtenu le précieux sésame. Sa seule condition était que nous nous installions tard le soir et que nous ayons levé le camp avant l’arrivée des premiers clients. Conditions acceptées sur le champ. Quelques amorçages plus tard, nous attaquions notre première nuit sur-motivés. À cette époque, les carpes de ce lac étaient encore vierges et vraiment naïves (ce qui a bien changé depuis…). À peine une heure plus tard, un détecteur s’emballe déjà et nous capturons une carpe de 15,5 kg. Lorsque nous avons découvert cette carpe dans l’épuisette, aucun de nous deux ne voulait la toucher. Elle était recouverte de points rouges sanguinolents. C’était vraiment répugnant. Nous n’avons pas traîné pour les photos et nous l’avons relâchée tout de suite pour éviter d’aggraver inutilement ses plaies dans un sac de conservation. En la voyant regagner les abysses du lac, nous nous sommes dit : “la pauvre, elle ne doit plus avoir beaucoup de temps à vivre celle-ci”.

Arnaud Lathuille et son poisson malade
Arnaud a capturé cette carpe malade pour la première fois en septembre 2003

Durant les années 2000, nous pêchions parfois plus de 3 nuits par semaine. Nous avons enchaîné les captures dans ces lacs magiques mais ô combien difficiles. Nous avons progressivement commencé à retoucher les mêmes poissons. Au début, cela nous semblait irréaliste mais plus le temps passait, plus nous capturions les mêmes carpes. Certaines sont devenus de véritables mascottes. Nous arrivions même à les reconnaître lors de nos repérages en apnée. Malheureusement, beaucoup de ces grosses mémères sont aujourd’hui décédées. C’est ce que nous pensions qu’il était d’ailleurs arrivé à cette carpe recouverte de pustules.

Nous sommes à la mi-octobre 2016. Un des plus hauts responsables de Caperlan (avec qui nous collaborons alors depuis 14 ans) me téléphone. En début de saison 2017, il souhaite assurer une grosse opération commerciale autour de leur nouveaux dips et leurs nouvelles bouillettes flottantes. Ces produits viennent compléter leurs gammes de bouillettes classiques, les fameuses Wellmix et Natural boilies. Ma mission est de capturer avec ces nouveaux produits, le poisson le plus gros possible dans un milieu sauvage (il sait que nous avons horreur de pêcher dans les bassines sur-pêchées…). La seule difficulté de la mission est que je n’aurai qu’à peine trois semaines pour la réaliser. Pour ne prendre aucun risque, je décide de commencer un ALT sur un poste connu et productif : le fameux poste du restaurant. Après 4 amorçages sur ce spot en 9 jours, je m’installe pour la première nuit. C’est seulement le lendemain matin, alors que j’allais remballer le matériel, que j’enregistre un départ ultra violent. Après un combat épique, j’épuise une carpe dont la robe est piquetée de nombreux points rouges. Sur le coup, je ne la reconnais pas. C’est en arrivant à la maison et en comparant mes photos que je constate que ce poisson est une très vieille connaissance : la fameuse carpe malade de 2003. Une question paraît naturelle : combien pèse-t-elle dorénavant? Et bien, elle a certes grossi mais de façon très raisonnable. Son poids frôle maintenant la barre des 20 kilos. Ce poisson est sans doute arrivé à son potentiel génétique maximum et il ne grossit plus. Ce qui est encore plus hallucinant, c’est que ses fameux boutons rouges sanguinolents sont toujours présents…

L’histoire de cette carpe ne s’arrête pas là… Alors que je n’avais pas eu de nouvelles de cette carpe durant 13 années, nos chemins vont à nouveau se croiser. Nous arrivons à la fin de l’automne 2017, les jours deviennent de plus en plus courts, la température de l’eau ne cesse de baisser. Nous sommes à peine début novembre et elle vient déjà de passer sous les 9 °C. Je reste malgré tout encore ultra motivé pour profiter au mieux de ces dernières sorties sur les grands lacs. La faune et la flore des pays de Savoie se préparent au long hiver glacial qui les attend. Pour ma part, je pêche entre une et trois nuits par semaine et j’effectue un amorçage toutes les 48h. Entre la vie professionnelle et la vie familiale, cela nécessite une organisation sans faille. Tout doit être parfaitement rôdé. À cette époque de l’année, je ne pêche que les grands lacs en espérant capturer des carpes sauvages exceptionnelles. Pour espérer des résultats corrects (c’est à dire une carpe en 48 voire 72h), il faut être particulièrement persévérant. Plus les années défilent, plus les carpes s’éduquent. Elles deviennent particulièrement méfiantes. À cela s’ajoute le fait que de nombreux poissons ont disparu, que la fraie marche une fois tous les 10 ans et qu’il n’y a absolument plus d’alevinage depuis les années 1980 ! Enfin, il ne faut pas non plus oublier que ces carpes nagent dans des eaux où la nourriture est très abondante : écrevisses, coquillages et autres insectes aquatiques sont surabondants. Elles n’ont qu’à ouvrir la bouche pour se remplir l’estomac. Bref, vous imaginez sans mal que chaque capture devient un véritable exploit…

Pêche de la carpe en lac alpin
Pêcher la carpe sur un grand lac alpin nécessite patience et acharnement

Pour ces dernières sorties, j’appelle mon ami restaurateur pour lui demander si je peux venir pêcher depuis la terrasse de son restaurant. Comme d’habitude, il est d’accord. Il a en plus une bonne nouvelle à m’annoncer car cette année, il va prendre ses congés annuels beaucoup plus tôt. Le restaurant est donc fermé. Je pourrai ainsi rester en action de pêche plusieurs jours consécutivement. Comme d’habitude, avant de commencer mon ALT, j’effectue une petite séance de repérage en apnée. Tous les voyants sont au vert, le tombant est particulièrement fouillé, notamment dans une profondeur comprise entre 6 et 8m. Pourtant, après deux nuits sur le spot, rien à signaler. Mes détecteurs restent désespérément muets et cela malgré tous les efforts de discrétion concernant mes montages : têtes de ligne en gros nylon coulant, plombs cailloux, bas de ligne assez courts et petits hameçons. J’hésite à changer de poste mais sous l’eau mes amorçages disparaissent, et il y a de très nombreux signes qui laissent à penser que ce sont une ou plusieurs carpes qui s’en chargent. La troisième nuit, je capture enfin mon premier poisson et la quatrième nuit je réalise même un doublé. C’est au matin de cette pêche de nuit fructueuse et après un combat titanesque que je capture à nouveau la carpe que personne n’ose toucher. Un an (quasiment au jour près) après sa dernière capture. Ce qui est aussi hallucinant, c’est que l’appât est aussi le même que l’année dernière : 2 bouillettes denses Gammarus. Ces bouillettes sont peut-être un de ses pêchés gourmands. Son poids oscille toujours autour des 20 kg et elle a toujours autant de points rouges !

Quel âge peut avoir un tel poisson ? Personne ne pourra jamais nous le dire mais nous pensons qu’il est âgé d’au moins 30 ans, peut-être beaucoup plus. C’est ce que l’on peut appeler une véritable légende vivante. C’est avec cette carpe hors du commun que je conclurai mon année de pêche 2017 en grand lac.

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