Retour sur une campagne de plus d’un an passée à découvrir une grande gravière, sans certitude sur le cheptel de poissons, à l’apogée de laquelle je parvenais finalement à capturer la miroir sauvage tant espérée…

Prologue

Près de trois ans avant que je m’attaque sérieusement à cette gravière sarthoise, j’avais déjà eu l’occasion de venir y pêcher quatre jours. À l’époque, j’étais à la recherche de nouveaux lieux et j’avais alors jeté mon dévolu sur ce plan d’eau d’une trentaine d’hectares. À mon arrivée en cette fin octobre, j’étais sous le charme. Si les premiers postes à proximité du parking permettaient encore d’apercevoir et d’entendre les voitures passer dans le village, l’ambiance était bien plus calme et le paysage plus naturel quelques centaines de mètres plus loin. Presque coupé en deux par deux longues presqu’îles se faisant face et coloré de plusieurs îles alors cernées d’immenses groupes de grèbes et de canards, le plan d’eau était majestueux. Il était d’ailleurs impossible d’en obtenir une vue d’ensemble et je savais du fait de sa taille et de sa configuration, que la localisation des poissons serait dès lors compliquée. Je n’avais pu obtenir aucune information précise sur le cheptel, les postes productifs et les habitudes des poissons. Même les échanges que j’eus par la suite avec les gardes locaux et les rares pêcheurs croisés ne m’ont jamais été d’une très grande aide dans ma compréhension du plan d’eau. Avec les amis qui m’accompagnaient à chaque session, nous n’avons toujours pu compter que sur notre instinct et nos déductions.

Pour cette première session, je m’installais presque perpendiculairement à une presqu’île vers laquelle soufflait le vent, dans l’optique d’y pêcher la bordure à différentes distances. J’espérais que les carpes soient tentées de suivre le vent et qu’elles finissent par tomber sur mes spots précédemment amorcés de bouillettes fraîchement roulées. Mon intuition était bonne puisque le lendemain matin, j’épuisais mon premier poisson. Non sans mal car cette miroir trapue de 14 kilos probablement assez âgée revint directement vers moi au ferrage, avant d’aller emmêler ma ligne dans les branches immergées d’un arbre couché vers l’eau. Ayant perdu le contact avec la carpe pendant la bonne dizaine de minutes passée à démêler, j’étais bien surpris de constater qu’elle était encore au bout de la ligne en moulinant. Quelques heures après cette première prise, il se mit à pleuvoir sans discontinuer et la suite du week-end fut délicate. L’eau était bien trop agitée pour espérer apercevoir de l’activité et je ne m’étais pas préparé point de vue vêtements à affronter de si fortes intempéries. Chaque sortie du biwy pour tenter d’entretenir un minimum le coup me faisait revenir trempé jusqu’aux os et la confiance ne cessait évidemment de baisser. Je fus tout de même récompensé de mes efforts le dernier soir, avec la prise d’une commune d’une dizaine de kilos qui se sauva toutefois de l’épuisette avant que j’ai pu la soulever. Un mal pour un bien, puisque ça me permit d’éviter une séance de pesée qui aurait fini d’inonder mes dernières fringues à peu près sèches…

Brèmes géantes et poissons-chat

Pour diverses raisons et notamment la centaine de kilomètres qui me séparaient du plan d’eau, je n’avais pas eu l’occasion d’y revenir tenter ma chance. Mais la perspective d’y pêcher à nouveau était restée dans un coin de ma tête et c’est avec beaucoup d’envie que j’y retournais à la même saison, trois ans plus tard. Ce qui marqua le début d’une campagne de plus d’un an durant laquelle j’allais consacrer l’essentiel de mon temps de pêche à cette gravière et ses secrets. À mon retour, le cadre était toujours aussi majestueux et les interrogations toujours aussi nombreuses. Une brève discussion avec un pêcheur croisé ce jour confirmait en tout cas ce que nous imaginions : la pression de pêche minime n’était pas due à l’absence de gros poissons, mais bien à la difficulté de les capturer, voire à la simple ignorance de leur existence. Avec un bon quart du plan d’eau en guise de réserve, les presqu’îles inaccessibles, une largeur en moyenne supérieure à 400 mètres et l’interdiction d’utiliser une embarcation, l’approche ne fut pas simple. De leur côté, les carpes ne nous facilitaient pas non plus la tâche. Très “timides” et certainement trop peu nombreuses pour une telle superficie, il était très rare de les voir sauter ou de les apercevoir en bordure. Je ne compte pourtant pas les nombreuses heures passées à scruter l’eau aux jumelles, les allers-retours sur la berge (parfois en se frayant un chemin à travers les ronces) et l’escalade des arbres. En vain…

pêche de la carpe et observation
J’avais beau scruter l’eau, les signes d’activité étaient rares

C’est donc bien souvent le vent qui dictait la direction à prendre et le secteur à prospecter. Selon le sens dans lequel il soufflait et sa constance sur les derniers jours, nous tentions de deviner si les carpes suivraient le vent, ou essayeraient au contraire de s’en cacher. Une tactique pas évidente à appliquer sur tant d’hectares et qui nécessitait d’être au bon endroit au bon moment, qui me permit en tout cas de prendre du poisson à pratiquement chaque session. Pour mon retour, je décidais par exemple de pêcher le côté d’une île non-exposé au fort vent d’Est qui soufflait alors ce jour-là. Le lendemain matin, j’épuisais la troisième petite commune d’une série entamée dans la nuit. Une série malheureusement perturbée les trois jours suivants par une véritable invasion de brèmes goulues et de poissons-chat suffisamment déterminés pour continuer à se piquer sur des montages à deux bouillettes de 20mm. Pour les dernières 24 heures, je prenais la décision de retourner à côté de la presqu’île que j’avais pêchée lors de ma première visite. En imaginant toujours que les poissons chercheraient à fuir le vent, la presqu’île richement boisée serait un refuge central de choix. Une hypothèse que je n’eus cependant pas l’occasion de vérifier, puisqu’à notre arrivée sur le poste, les brèmes et poissons-chat nous y attendaient déjà… Leur nombre conséquent était un paramètre non-négligeable à prendre en compte pour les futures sessions, notamment en ce qui concerne l’amorçage. Mais la taille impressionnante de certaines brèmes me rassurait au moins sur le potentiel de croissance des poissons du lac et notamment des carpes. Il fallait maintenant réussir à les trouver et les détourner d’une nourriture naturelle manifestement abondante.

Un automne prometteur

En ayant conscience de tous ces paramètres, je pouvais désormais affiner ma pêche et continuer de prospecter le plan d’eau. Heureusement, la baisse progressive des températures courant novembre calma les ardeurs des indésirables vis-à-vis de mes bouillettes et je ne revis d’ailleurs pas de brème avant le printemps. Je profitais des conditions optimales pour augmenter la quantité d’appâts utilisés et les carpes y répondaient d’ailleurs plutôt bien. Certes, les touches étaient généralement longues à arriver, mais l’activité devenait parfois soudaine et la majorité des prises d’une session pouvaient alors se faire dans un intervalle de moins de 24 heures. Ce qui me fait dire que beaucoup de ces carpes étaient des poissons de passage, probablement habitués à parcourir de longs chemins. Une hypothèse étayée par leur morphologie élancée et leurs nageoires bien développées.

Les abords des îles et presqu’îles étaient bien évidemment des zones inévitables dans la recherche du poisson et beaucoup de nos touches se produisaient d’ailleurs à proximité. Comme nous étions souvent deux ou trois à pêcher un secteur du plan d’eau, il était alors plus facile de couvrir une grande surface et de trouver les meilleures distances de pêche. À cet égard, l’extrême bordure des îles n’était pas toujours la plus intéressante puisqu’elle ne produisait que quelques touches ponctuelles et isolées. Peut-être que les nombreux canards et hérons présents dissuadaient les carpes de s’y attarder. En revanche, éloigner les montages de quelques dizaines de mètres — quitte à délaisser le sable et le gravier pour des fonds plus vaseux — fut une approche payante en cet automne. L’amorçage et notre stratégie d’interception s’en trouvaient par là même facilités. En étalant assez largement l’amorçage (en quantité raisonnable) sur notre zone, on parvenait à retenir un moment les carpes de passage sur le secteur et à en capturer quelques-unes. Essentiellement des miroirs de 12, 13 ou 14 kilos, avec des bouches en très bon état. On ne faisait jamais de carton mais on ne rentrait jamais bredouilles non plus. Et les poissons nous en donnaient pour notre argent pendant le combat. Est-ce que des quantités d’appâts plus importantes auraient permis d’en prendre plus ? Je n’en étais pas convaincu. Est-ce que certaines carpes préféraient rester éloignées des îles, loin en pleine eau ? Probablement, mais il était quoiqu’il en soit impossible d’atteindre de telles distances.

carpe de nuit
Les touches arrivaient essentiellement la nuit ou tôt le matin

Complications

Il fallait s’en tenir à ce qui nous était accessible et c’était parfois frustrant. Surtout quand, à la fin du printemps suivant, j’apercevais enfin des poissons sauter énergiquement… à plus de 250 mètres ! C’était pourtant plus fort que moi, il fallait que je tente quelque chose et que j’essaie de me rapprocher de ces carpes hors de portée. Le début de saison sur la gravière n’avait pas été simple et rendu d’autant plus compliqué par l’épisode de canicule qui touchait alors le pays. Ma dernière carpe ici remontait déjà à mi-décembre et contrairement à moi, les brèmes semblaient plutôt bien s’accommoder de la chaleur étouffante. Toutes heureuses de se délecter des quelques kilos de chènevis et de pellets qui leur tombaient sur la tête, les brèmes restaient les seules à me rendre visite et ma pêche à longue distance au plus près possible (mais encore bien trop loin) des manifestations de carpes tombait à l’eau. Ce week-end là, je savais que la pêche serait loin d’être évidente. La semaine précédente, l’intégralité du plan d’eau avait été ouverte à l’occasion d’une compétition. La canicule était déjà là et seules dix petites carpes (sûrement issues de l’alevinage récent) avaient été prises en quatre jours de pêche et une trentaine de pêcheurs. Alors au bout de 48 heures à collectionner les brèmes, il était temps pour moi de changer de secteur. Pour cette dernière nuit, j’allais pêcher en face de deux petites îles proches de la berge. Un poste plus calme, rarement pêché, où la discrétion s’impose.

À l’ombre les trois-quarts de la journée, le côté de l’île me faisant face devait certainement procurer un rafraîchissement bienvenu aux poissons en vadrouille dans le secteur. Ici, il n’était plus question d’amorcer largement et d’essayer de faire rentrer les poissons comme les jours précédents. J’allais pêcher pour un poisson et tenter de sauver l’honneur. Pour éviter d’alerter l’éventuelle carpe qui passerait dans le coin, je décidais de ne pêcher qu’à deux cannes et de couler complètement mes lignes. L’une était placée dans le passage entre les deux îles et l’autre au ras de la bordure en face. C’était un secteur très sableux, très propre, où j’aurais pu me contenter de placer n’importe quel montage sans trop me soucier de sa présentation. Mais je ne voulais vraiment rien laisser au hasard. Je continuais de faire confiance à mes montages type German/Blowback qui m’avaient bien réussi depuis le début de la campagne. Composés d’une vingtaine de centimètres de fluorocarbone rigide, d’un hameçon courbé en taille 6 et d’un appât équilibré (une bouillette de 18mm sur l’un, deux noix tigrées sur l’autre) attaché à un micro-émerillon lui-même placé sur la hampe de l’hameçon. Ainsi qu’un petit stick soluble de farine enfilé sur le bas de ligne, afin de protéger l’hameçon à la descente. J’envoyais ensuite un spomb de chènevis et noix tigrées exactement sur chaque montage et l’attente pouvait commencer.

Le départ inattendu

19h30. Alors que le soleil décline et que la chaleur étouffante laisse enfin place à un air plus respirable, nous savourons une bière précédemment rafraîchie grâce à de la glace récupérée chez le poissonnier. Nous faisons le bilan d’une session délicate où, à défaut de carpes, nous comptabilisons les coups de soleil et les quelques heures de sommeil grappillées malgré la chaleur et la déshydratation. Certes, l’ami Jonathan est parvenu à épuiser une miroir d’une dizaine de kilos à l’aube du deuxième jour. Mais cette prise est restée sans suite et nous n’avons que peu d’espoir pour la dernière nuit. Soudain, un bip attire notre attention. Avant même qu’on ait le temps de prononcer le moindre mot, mon détecteur s’emballe et mon moulinet de droite déroule. C’est la ligne placée face à moi, sous les arbres en bordure de l’île. Pendant que ma bière se vide dans l’herbe, je prends contact avec un poisson puissant. Comme il n’y a qu’une quarantaine de mètres qui nous séparent, je sens de suite le poids généreux d’un poisson qui ne peut être qu’une carpe. Et une belle ! Je n’en reviens pas mais je reste concentré, hors de question de la perdre. Comme elle est partie sur la droite le long de l’île et pas entre les deux îles comme je le craignais, j’ai toute la place qu’il me faut pour la combattre. En quelques secondes, elle relie les deux berges en suivant une diagonale qui la place désormais dans un angle délicat. Ses coups de tête sont monstrueux, elle ne va clairement pas rendre les armes facilement. Nouveau rush vers le large que je prends soin d’amortir en douceur pour ne pas risquer la casse du nylon de 30/100ème. Au bout de vingt minutes épiques, je glisse une énorme miroir dans l’épuisette du premier coup et savoure la descente d’adrénaline…

pêche de la carpe biwy
Les îles et presqu’îles produisaient la majorité des touches

Compte tenu des circonstances, je n’aurais jamais misé une pièce sur un tel résultat. Pas ce jour-là. Elle était pourtant là, sur le tapis, contre toute attente. C’était dingue de parvenir à sortir un tel poisson, le plus gros que j’aie fait sur cette gravière (21 kilos), sept mois seulement après que je m’y sois attaqué sérieusement. Une carpe miroir magnifique et inconnue, y compris de l’association gérant le plan d’eau. Tout était d’ailleurs singulier chez ce poisson. Son gabarit, bien sûr. Mais aussi le moelleux de son énorme bouche, contrairement à la fermeté de celle des autres carpes du plan d’eau. L’heure de sa capture également — 20 heures, alors que la plage horaire habituelle était plutôt comprise entre 23 et 10 heures le lendemain. Le reste de la campagne allait m’emmener jusqu’à mi-septembre et me voir reprendre un rythme de prises plus classique, mais aussi beaucoup moins exaltant. En comparaison de l’automne précédent, la moyenne de poids avait quelque peu baissé et il était évident que l’alevinage ne facilitait pas la recherche des spécimens. La capture de la miroir sauvage avait toutefois prouvé que cette gravière aussi belle que complexe, recelait bel et bien quelques mystères.

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